Si l’Histoire nous est souvent contée par le prisme des hommes, TVB est allé en Éthiopie pour découvrir puis transmettre son histoire à travers les femmes qui l’ont faite. De Lucy, notre ancêtre australopithèque à la présidente actuelle de l’Éthiopie, en passant par la mythique reine de Saba, nous vous raconterons succinctement l’histoire du berceau de l’humanité, au fil des femmes. Puis, des témoignages de contemporains illustreront les efforts faits et restant à faire pour une meilleure égalité femmes-hommes dans un pays en plein développement.

L’Éthiopie se trouve à l’est du continent africain dans ce que l’on appelle la Corne de l’Afrique. Ses frontières côtoient à l’est Djibouti et son accès à la mer Rouge, au sud la Somalie et le Kenya, à l’ouest le Sud-Soudan, au nord-ouest le Soudan et au nord-est l’Érythrée. Elle est reliée à la Méditerranée par la vallée du Nil et la vallée du Rift : le grand fossé du Rift est une faille à la surface de la Terre, qui s’étend de la Syrie au Mozambique, englobant la mer Rouge. Des traces écrites et artistiques révèlent la présence d’une civilisation dans ce pays il y aurait au moins 5 000 ans.

Lucy, notre ancêtre de 3,2 millions d’années

En 1974, le squelette d’un hominidé de sexe féminin est découvert dans le fond d’un lac asséché à Hadar, au nord-est de l’Éthiopie. Les archéologues qui la découvrent écoutaient Lucy in the sky with diamonds des Beatles au cours de leurs recherches et décident de nommer ce nouvel Australopithecus afarensis Lucy. Les éthiopiens l’appellent eux Dinqnesh, qui signifie « la merveilleuse » en amharique. Dans le musée national d’Addis-Abeba, nous pouvons voir une reconstitution du squelette de la jeune fille de 3,2 millions d’années (âge déterminé par les techniques de radiochronologie).

Allongée dans son coffre de verre, la jeune fille de 1 m 05 se devine à travers ses nombreux fragments osseux. Des dents à la ressemblance terriblement humaine, ancrées dans la mâchoire, des côtes disposées en arc de cercle et son bassin dessinent un squelette familier. Son port de tête, la courbure de sa colonne vertébrale, son bassin et son fémur permirent aux scientifiques de définir qu’elle était apte à la bipédie (le fait de marcher debout sur 2 pieds, l’une des caractéristiques de l’être humain). Ses longs bras et ses phalanges courbées portent à croire qu’elle était également arboricole (se déplaçant dans les arbres), les chercheurs parlent alors de structure corporelle « bilocomotrice » car capable de se déplacer de deux façons. Sa découverte rendit caduques les anciennes théories qui pensaient que la bipédie était liée à l’évolution de la taille de notre crâne, qui apparut finalement bien plus tard.

Aux côtés de Lucy, dans le musée national d’Éthiopie, on retrouve un autre squelette, celui de Selam (« paix » en amharique), une autre petite fille de 3 ans qui aurait, elle, 3,3 millions d’années. L’ensemble des recherches réalisées dans la région ont permis aux scientifiques de créer des reconstitutions supposées de nos ancêtres (voir photo). On suppose donc que Lucy, Selam et leurs contemporains représentent le chaînon manquant entre les genres australopithèque et homo dans la probable lignée de l’être humain.

La reine de Saba et le royaume d’Aksoum

Les premières civilisations humaines auraient vécu en Éthiopie à partir d’environ 3 500 ans avant Jésus-Christ et formeraient le pays de Pount dans lequel l’Égypte toute puissante des pharaons venait chercher or, ivoire, myrrhe et esclaves en bateau. Le guèze, langue à l’origine des langues arabe et amharique, se développe dans le nord du pays entre -2 000 et -1 500 avant Jésus-Christ. Une civilisation arabe aurait pu investir le territoire.

Le royaume d’Aksoum voit le jour aux alentours de -400 avant Jésus-Christ, d’après les dernières recherches archéologiques et la première trace écrite de ce Royaume (Périple de la mer Érythrée qui date du Ier siècle et rédigé par un marin égyptien parlant grec). Situé au carrefour des routes maritimes entre la Méditerranée et l’Inde, il aurait été l’un des plus puissants du monde antique.

Les historiens ne savent pas vraiment expliquer l’apparition d’une civilisation aussi puissante que celle du royaume d’Aksoum, qui à son apogée s’étendait des bords du Nil à l’Arabie recouvrant les territoires actuels du nord de l’Éthiopie, l’Érythrée, Djibouti, une partie de l’Égypte, du Yémen et de l’Arabie saoudite. La légende éthiopienne a, elle, une explication. Aksoum aurait été fondé par Askoumawi qui ne serait autre que l’arrière-petit-fils de Noé. Son royaume aurait prospéré jusqu’à ce qu’un serpent géant, Wainaba, ne vienne s’imposer sur ses terres pendant 400 ans. La population locale l’aurait nourri de lait et de vierges pour éviter qu’il ne dévore toute la population. Un homme, Angabo, serait venu du pays des Sabéens (de l’autre côté de la mer Rouge) et aurait demandé le trône s’il réussissait à vaincre Wainaba. La population locale accepta et il tua le serpent sans l’affronter mais en lui offrant une chèvre remplie de poison. Le Royaume d’Aksoum prospéra à nouveau, Angabo eu pour descendance une seule fille, Makeda, qui deviendra la mythique reine de Saba.

 

La légende de la naissance de Ménélik
et de l’Arche d’Alliance en Éthiopie

Différentes légendes et histoires racontent la naissance de Ménélik et la possible présence de l’Arche d’Alliance à Aksoum. Nous vous raconterons une version. La reine de Saba se serait fait vanter les mérites du roi Salomon comme un homme particulièrement sage et intelligent. Curieuse, car elle-même éprise de sagesse, la reine de Saba aurait alors préparé un voyage vers Israël avec plus de 700 chameaux, des pierres précieuses et d’autres ressources du royaume d’Aksoum afin de montrer sa richesse.
Lors de leur rencontre, pour tester l’intelligence du roi, la reine l’aurait mis au défi de différencier 2 fleurs, une vraie et une fausse, absolument identiques, sans avoir le droit ni de les toucher ni de les sentir. Le roi Salomon, futé, aurait ouvert la fenêtre de la pièce et deviné la vraie fleur lorsqu’il aurait vu ses pétales danser avec le vent. Comme il aurait remporté tous les défis et prouvé sa sagesse, la reine lui aurait offert la cargaison de sa caravane. Touché, le roi aurait été séduit par la reine et l’aurait demandée en mariage. Celle-ci aurait renoncé car il avait déjà plus de 60 épouses, 80 concubines et de nombreuses conquêtes. Ils auraient alors passé un accord, elle ne toucherait pas aux vivres ou boissons du palais et il ne la toucherait pas. Elle se serait alors installée dans la chambre du roi dans un lit séparé à l’autre bout de la pièce.


La veille du départ de la reine, Salomon aurait ordonné la préparation d’un dîner très salé et épicé et de ne laisser qu’une carafe d’eau au pied de son lit. Assoiffée en pleine nuit, la reine aurait cherché désespérément de quoi s’hydrater et aurait fini par succomber à la carafe au pied du lit de Salomon. Alors qu’elle s’en serait saisie, le roi lui aurait attrapé le bras, soulevant qu’elle ne respectait pas leur accord. Se serait ensuivie une nuit d’amour pendant laquelle Ménélik aurait été conçu. à son départ, Salomon aurait demandé à la reine de donner un anneau d’or avec le dessin d’un lion à son futur enfant s’il venait à naître et de le renvoyer en Israël à l’âge adulte.


Ménélik serait né sur le chemin du retour et revenu en Israël à la vingtaine. Sa mère lui aurait offert un miroir pour qu’il se regarde et puisse ainsi reconnaître son père. Salomon l’aurait reconnu avec l’anneau d’or. Pour le protéger pendant son retour et éloigner l’Arche d’Alliance des convoitises de Jérusalem, le roi Salomon l’aurait remis à son fils qui l’aurait ramené au royaume d’Aksoum. Il séjournerait depuis dans l’église Sainte-Marie-de-Sion à Aksoum, interdit de toute vue et surveillé par un gardien nommé à vie et nommant le gardien suivant. L’Arche d’Alliance est le coffre mythique qu’aurait construit Moïse sur le mont Sinaï pour y loger les tables de la loi (2 tables de pierres) sur lesquelles seraient inscrits les 10 commandements. Une réplique des tables, ou tabot en amharique, se trouve dans chaque église chrétienne du pays. Lors des cérémonies du Timkat en janvier, les tables de la loi sont descendues jusqu’à la rivière la plus proche dans une procession de fidèles tous vêtus de blanc.

Le royaume d’Aksoum se développe par le commerce maritime avec les Byzantins, les Arabes et les Perses en vendant des pierres précieuses, des céréales, de l’ivoire (car à l’époque il y avait encore des éléphants), et des esclaves. Il est à son apogée d’environ 200 à 500 après Jésus-Christ. Il crée des pièces de monnaie en bronze, en argent et en or et édifie d’immenses stèles indiquant les tombeaux. La richesse de cet empire semble incontestable.

Au IVe siècle, le roi Ezana se convertit au christianisme et des pièces sont frappées avec la croix chrétienne, une première mondiale. Au Ve siècle, la Bible est traduite pour la première fois en guèze et le christianisme façonne la vie du royaume. Aujourd’hui encore, environ la moitié de la population éthiopienne est chrétienne (majoritairement orthodoxe). En 615, la fille du prophète Mahomet et quelques fidèles fuient les persécutions en Arabie pour se réfugier en Éthiopie où ils introduisent l’islam. Aujourd’hui, environ 34 % de la population éthiopienne est musulmane et Nagesh, la ville où aurait vécu la fille du prophète, est un lieu de pèlerinage musulman. L’islam gagne progressivement en importance de l’autre côté de la mer Rouge et les routes commerciales se détournent progressivement d’Aksoum, la chrétienne. à partir de l’an 700, l’Éthiopie entre dans une période que l’on appelle « l’âge sombre » et sur laquelle nous avons peu d’informations.

La reine Judith et le Moyen âge éthiopien

Nous retrouvons des traces de vie humaine en Éthiopie avec les églises troglodytes de Lalibela construites au XIIe siècle. Mais les légendes orales parlent d’une reine Judith ou Goudit (ou encore d’autres appellations), particulièrement sanguinaire et opposée à l’avènement du christianisme dans le royaume d’Aksoum, qui aurait vécu autour de l’an 1000. Elle se serait alliée avec différents dissidents pour faire tomber Aksoum et détruire de nombreuses églises et monuments. Certains lui prêtent des revendications juives, mais la science et l’histoire ne semblent pas approuver pas cette théorie, car cette même légende lui prête l’origine de la dynastie Zagwé qui aurait construit la nouvelle Jérusalem, d’influence orthodoxe, à Lalibela. Les Zagwé n’ont laissé aucune trace écrite, aucune pièce de monnaie, rien qui puisse permettre d’expliquer et comprendre cette dynastie qui disparaîtra à la fin du XIIIe siècle laissant un magnifique patrimoine enterré.

Yekuno Amlak, qui renversa probablement les Zagwé, se disait descendant du roi Salomon et de la reine de Saba, et créa la dynastie salomonienne qui domina le pays pendant environ 500 ans. Le Moyen Âge, bien documenté, fut le théâtre de nombreuses guerres de religion entre chrétiens et musulmans. La figure la plus légendaire de ces affrontements reste probablement Al-Ghazi surnommé « Ahmed Gragn le Gaucher » qui, grâce aux armes fournies par Zeila l’ottomane et l’Arabie du Sud, avait quasiment envahi la totalité de l’Éthiopie méridionale et orientale en 1532. L’Éthiopie demanda l’aide de l’Europe chrétienne (à l’époque, l’Éthiopie était quasiment le seul royaume chrétien hors d’Europe) et les Portugais envoyèrent 400 mousquetaires dirigés par le fils de Vasco de Gama. Le Gaucher lui trancha la tête en 1542 auprès du lac Tana. En 1543, Galawdewos, nouvel empereur éthiopien, et le reste des forces lusitaniennes battirent les musulmans dans une bataille où périt Ahmed le Gaucher et l’Éthiopie resta libre et chrétienne. La ville de Gondar fut construite en 1636 et nommée capitale permanente (et non plus nomade). Entre 1784 et 1855, les empereurs se soumirent aux volontés des seigneurs féodaux et à leur puissance entraînant une guerre civile qui marquera la chute de Gondar.

L’impératrice Zaouditou et l’Éthiopie moderne

Au XIXe siècle, Téwodros, ancien Robin des Bois qui volait aux riches pour donner aux pauvres, avait réussi à attirer la sympathie de la population. Il fut nommé empereur en 1855 et instaura l’unité éthiopienne. Il créera une armée et une usine d’armements nationale, un vaste réseau routier et imposera l’amharique comme langue nationale, en remplacement du guèze. L’empereur Yohannès lui succèdera et verra l’arrivée des Italiens en Érythrée.  À sa mort, Ménélik II montera sur le trône et leur cédera l’Érythrée pour installer la paix, mais les Italiens continueront d’avancer jusque dans le Tigré. Ménélik II se lancera donc dans une bataille contre les Italiens qu’il remportera à Adoua en 1895. Fait exceptionnel dans les guerres coloniales, la bataille d’Adoua permit à l’Éthiopie de devenir le seul état indépendant du continent. Ménélik II fonda la capitale actuelle Addis-Abeba, installa l’électricité et construisit des écoles et des hôpitaux.

Lorsqu’il décéda paisiblement, son petit-fils lui succéda, mais il ne plaisait pas aux nobles, qui lui préférèrent Zaouditou, fille de Ménélik. Cependant, le ras Tafari, cousin de Ménélik, voulait aussi le pouvoir et un accord fut trouvé en nommant Zaouditou impératrice et Tafari régent. Les nobles moururent progressivement sur le champ de bataille et Zaouditou succomba à la maladie en 1930. La même année, Tafari fut couronné empereur sous le nom d’Haïlé Sélassié. L’année suivante, la première constitution éthiopienne voyait le jour et marquait l’unification du pays.

La résistante Sylvia Pankhurst et les derniers conflits

En 1935, les troupes italiennes de Mussolini envahissent l’Éthiopie et, en peu de temps, L’Éthiopie, l’Érythrée et la Somalie deviennent l’Afrique orientale italienne. La communauté internationale s’incline en espérant éviter un ralliement de Mussolini à Hitler. La suffragette britannique Sylvia Pankhurst, fondatrice du journal New Times and Ethiopian News en 1935, s’engage contre l’opposition italienne et appuie la résistance locale qui s’organise et ne cesse de s’opposer aux occupants. En 1940, dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie déclare la guerre à la Grande-Bretagne, qui lève alors son accord tacite de ne pas défendre l’Éthiopie avec laquelle elle noue des liens depuis plusieurs siècles. Le 5 mai 1941, l’Éthiopie est libéré lorsque les troupes alliées et l’empereur marchent à Addis-Abeba.

Le régime autocratique de l’empereur fait naître des tensions dans son pays et son garde du corps tentera même un coup d’état. En 1962, l’Éthiopie s’annexe l’Érythrée et la guerre éclate en 1964 avec la Somalie, au sujet de la possession du territoire Ogaden. En 1973, un groupe militaire surnommé le Derg (le « comité » en amharique) affaiblit l’image de l’empereur, notamment grâce aux médias, et prend le pouvoir en 1974, emprisonnant Haïlé Sélassié. Le Derg s’installe au pouvoir pendant une trentaine d’années en suivant les doctrines marxistes. L’URSS appuya l’Éthiopie qui vainquit militairement la Somalie mais l’Érythrée résistait. Le parti se scinda ensuite en deux, avec le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien qui considérait que le Derg avait « trahi la Révolution ». Pour se débarrasser de ses opposants, le Derg se lança dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Terreur rouge qui fit des centaines de milliers de victimes et de nombreux exilés. Les divers groupes d’opposition finirent par s’unir et fonder le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE). L’Union soviétique en déclin, la montée du FDRPE et le conflit en Érythrée amenèrent Mengistu Haïlé Mariam à se rendre compte de sa probable défaite et à fuir au Zimbabwe. En 1995, la République démocratique fédérale d’Éthiopie fut proclamée, un scrutin organisé et la constitution de la IIe république promulguée. En 2000, un accord de paix officiel est signé entre l’Érythrée et l’Éthiopie mais les tensions restent vives. Le FDRPE et Meles Zenawi restèrent au pouvoir pendant 21 ans et développèrent l’économie nationale jusqu’à la mort de ce dernier en 2012. Haïle Mariam Dessalegn, originaire du sud du pays, lui succédera jusqu’aux élections de 2015 où il fut élu. Il démissionnera en 2018, laissant la place au Premier ministre actuel, Abiy Ahmed, qui instaure pour la première fois la parité au gouvernement.


Laurianne Ploix

Crédit photos : Laurianne Ploix – Images non libres de droit

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